AUX ORIGINES DE LA TRAGEDIE ALGERIENNE (1958-2000) Témoignage sur hizb França

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III. LA PROGRESSION DU CHEVAL DE TROIE

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7. La consolidation de hizb França dans les rouages de l'administration et de l'économie


Après le coup d'Etat de juin 1965, Boumediène met en place deux institutions dont il est le président : le Conseil de la Révolution96, nouveau dépositaire de la souveraineté nationale, et le gouvernement qui ne dispose que de pouvoirs délégués. Seuls les membres du groupe de Oudjda représenté par Abdelaziz Bouteflika, Ahmed Medeghri, Cherif Belkacem et Kaid Ahmed font partie de ces deux instances si l'on excepte Bachir Boumaza et Ali Mahsas qui ont quitté l'Algérie en 1966 pour entrer dans l'opposition.

Comme le nouveau régime ne prévoit aucune séparation des pouvoirs, les centres de décision se trouvent concentrés entre les mains du groupe de Oudjda qui constitue le noyau dur du régime.
En fait, pour mettre en œuvre ses projets, Boumediène dispose de quatre relais qui constituent le cercle restreint du pouvoir et sur lesquels il s'appuie pour consolider son régime. Ce sont les ministères des Affaires étrangères, de l'Intérieur, des Finances et de l'Industrie et de l'Energie.
Voyons maintenant, de manière sommaire, comment les trois derniers ministères ont contribué à la fois à renfoncer le pouvoir de Boumediène et à consolider la technostructure de d'orientation française.

 


7.1. Ministère de l'Intérieur

Ahmed Medeghri, ministre de l'Intérieur pendant près de 12 ans97, a incontestablement joué un rôle déterminant dans la consolidation du régime et dans le renforcement de la bureaucratie en confortant le rôle de hizb França dans l'administration.

96 Composé en 1965 de 26 membres, le Conseil de la Révolution comprend 24 militaires et deux civils (anciens ministres du gouvernement Ben Bella).
97 Ahmed Medeghri est nommé ministre de l'intérieur dans le premier gouvernement de l'Algérie indépendante en septembre 1962. Il a été mis fin à ses fonctions par le Président Ben Bella en 1964. Mais il retrouve aussitôt ce ministère après le coup d'État de juin 1965 qu'il garde jusqu'à son « suicide » en décembre 1974.

Admirateur de Napoléon, Medeghri considère l'administration française comme un modèle et se prononce avec d'autres pour le maintien des lois françaises « sauf dans leurs dispositions contraires à la souveraineté nationale », selon la formule consacrée. Il encourage également le maintien de la langue française dans l'administration. Pour assurer la pérennité de l'influence culturelle française, il crée dès les années 1960 l'Ecole Nationale d'Administrtion (ENA) chargée de former des fonctionnaires dans le moule français pour son département ministériel (au triple niveau central, régional et communal), ainsi que pour d'autres ministères, notamment celui des Affaires étrangères. Jusqu'à la mort de Medeghri, non seulement l'enseignement à l'ENA est dispensé en français, mais il est essentiellement assuré par des enseignants recrutés en France dans le cadre de la coopération technique et culturelle. Pendant long-temps, les enseignants algériens nationalistes et francophones (à l'exception d'une personnalité ou deux ) sont considérés comme indésirables dans cet établissement.

Autoritaire, Medeghri met en place une administration fortement centralisée dont il confie la direction à des cadres d'orientation française, ses hommes de confiance. Le secrétariat général, les directions et sous-directions du ministère de l'Intérieur ainsi que les wilayate (départements ou gouvernorats) sont confiées à des hommes fidèles.
Boumediène doit beaucoup à Medeghri qui réussit à mobiliser l'administration avec détermination pour légitimer et renforcer le régime. Dans ce cadre, il joue le rôle moteur dans l'élaboration et la mise en œuvre de la réforme des instances locales avec la création des Assemblées Populaires Communales (APC) et les Assemblées Populaires de wilaya (APW) en 196998.

98 Les candidats aux élections communales et de wilaya sont élus sur une liste unique du FLN établie avec le concours des services de sécurité.

Mais il renforce en même temps les attributions et l'autorité du wali au détriment des assemblées locales élues. Désormais, le wali n'est plus seulement le chef de l'administration locale, mais voit ses prérogatives largement étendues au domaine économique. Dans ce cadre, les investissements déconcentrés, la mise en œuvre des « programmes spéciaux » lancés à partir de 1966 ainsi que différentes actions à caractère économique et social dans une wilaya don-née constitue une manne pour le wali concerné.

Les « programmes spéciaux »99 des wilayate décidés lors du déplacement du chef de l'Etat sont théoriquement destinés à corriger les déséquilibres régionaux. Les « programmes spéciaux » mis en œuvre entre 1966 et 1978 (juste avant la disparition de Boumediène) sont conçus et décidés à raison d'un « programme spécial » par an et par wilaya.
Mais, ces « programmes spéciaux » ne répondent pas à une approche globale destinée réellement à réduire les disparités régionales, ni à assurer la cohérence globale des actions ainsi engagées. Il s'agit en fait d'un saupoudrage de crédits à travers le territoire à l'occasion des visites présidentielles. Ceci reflète bien la conception paternaliste du pouvoir.

Les « programmes spéciaux » ainsi que les autres dépenses d'équipement et les différents privilèges dont disposent les walis pour l'affectation des crédits, l'attribution des marchés, la distribution des logements et des terrains à bâtir etc., leur confère un pouvoir très étendu qui se traduit, entre autres, par le gaspillage des ressources, l'enrichissement sans cause et la corruption en raison de l'impunité et en l'absence de contre-pouvoirs locaux.

De telles pratiques ont contribué à dévier l'administration de sa véritable mission d'être au service du peuple et à développer le clientélisme et le clanisme. Le comportement de nombreux walis consacre ainsi la coupure entre des bureaucrates et la société algérienne et alimente une crise de confiance entre gouvernants et gouvernés qui se développe au fil des années.

99 Un « programme spécial » est arrêté par le gouvernement qui siège dans la wilaya considérée pour la circonstance. Cela consiste en une série de projets octroyés par le gouvernement lors des visites du Président Boumediène à l'intérieur du pays. On distribue à cette occasion des projets chaque année à une wilaya préalablement choisie.

 

 

7.2. Ministère des Finances et du Plan

Le ministère des Finances et du Plan intéresse au plus haut point Boumediène dès le début pour contrôler la gestion des recettes et des dépenses publiques. C'est pourquoi, ce département ministériel a été successivement confié à Kaïd Ahmed (1965-1967) puis à Chérif Belkacem (1967-1971), alors très proches de Boumediène100.
Dans ce ministère, ce qui intéresse en fait le pouvoir c'est moins l'administration du Plan que celle des Finances, administration chargée de contrôler le mouvement des capitaux internes et externes, de financer les projets de développement et de superviser l'ensemble des activités économiques du pays.

S'agissant de l'administration du Plan, elle faisait partie du ministère des Finances jusqu'à la création d'un secrétariat d'Etat au Plan. L'administration du Plan a été dirigée pendant 13 ans (jusqu'à mars 1979) par un groupe de 4 cadres dirigés par Abdallah-Khodja et composé de Mahmoud Ourabah101, Ghazi Hidouci et Brachemi102 qui ont tous conservé des attaches avec la France, qui considèrent le système civilisationnel et culturel français comme un modèle de référence et qui ont des contacts permanents avec des appareils et des structures officiels français durant l'exercice de leurs fonctions.

Les premiers travaux de planification ont été entrepris en 1966 lors de l'élaboration des perspectives décennales 1967 - 1973 qui se situent dans le prolongement du « plan de Constantine » lancé par De Gaulle en 1959. Ces perspectives décennales ont servi de cadre pour la préparation du plan triennal 1967-69. Il y a eu ensuite le plan quadriennal 1970 - 1973 qui a été soumis au gouvernement et adopté par ordonnance. Par contre, le second plan quadriennal 1974 - 1977 examiné par une réunion conjointe du conseil de la Révolution et du gouvernement n'a pas été adopté par ordonnance. Ceci consacre le peu de considération que le régime a à l'égard de l'administration du Plan, confiné dans un rôle secondaire. Son rôle est considéré comme purement administratif.

100 Auparavant, Chérif Belkacem avait été chargé du secrétariat du FLN qu'il a réduit à un appareil administratif et transformé en simple appendice du pouvoir (1965 - 1967) avant de permuter avec Kaid Ahmed en 1967.
101 Mahmoud Ourabah, fils de caid et dont la famille compte de nombreux harkis, occupait les fonctions de secrétaire général au secrétariat d'Etat au Plan entre 1971 et 1979 sans avoir été nommé par decret. En effet, le Président Boumediène a toujours refusé de signer son decret de nomination.
102 Brachemi, appartenant à une famille naturalisée française est connu pour sa fidélité exemplaire au modèle français..

En effet, depuis la création du secrétariat au Plan, la planification des investissements s'accompagne de la centralisation de la décision d'investir. Cette décision d'investir, matérialisée par un acte administratif appelé décision d'individualisation, permet au secrétariat au Plan de vérifier la conformité d'un projet d'investissement déterminé avec le plan national de développement. Mais cette décision d'individualisation censée permettre le contrôle des coûts, de localisation etc., est vite devenue une simple autorisation administrative de routine. De telles pratiques ont transformé le secrétariat d'Etat au Plan, déjà diminué par son statut au sein du gouvernement, en simple chambre d'enregistrement des projets présentés par les différents secteurs qui ont contribué à affaiblir le système de planification par l'absence de discipline et l'insuffisance de précisions technico-économiques liées à un projet déterminé.

Une fois que la décision d'individualisation est accordée, le secteur financier intervient pour examiner et arrêter le plan de financement du projet concerné. L'expérience montre que souvent le plan de financement est inadapté et constitue une des causes de réévaluations des projets d'investissement. Le décalage dans le temps entre la décision d'individualisation arrêtée par l'administration du Plan et la décision de financement prise par le ministère des Finances illustre l'absence de maîtrise du processus de planification, tant au niveau des entreprises (évaluation insuffisante des projets et manque de précisions sur les différents paramètres des projets) qu'au niveau des ministères concernés (pratiques bureaucratiques et lenteurs administratives).
D'autre part, la planification a été battue en brèche par l'ampleur des programmes d'investissements industriels et par le recours excessif aux entreprises étrangères et à l'assistance technique étrangère massive (notamment d'origine française comme nous démontrerons cela plus loin) pour la réalisation de tels investissements et pour le fonctionnement des unités industrielles achevées,

en particulier à partir de 1973, avec l'augmentation des prix de pétrole. Le lancement d'investissements industriels massifs a créé des tensions dans l'utilisation des rares ressources humaines, matérielles (insuffisance des moyens de réalisation, faiblesse du réseau de télécommunication, insuffisance de l'infrastructure portuaire etc.) et financières (aggravation de la dette extérieure due au recours excessif au marché financier international souvent à des conditions désavantageuses entre 1974 et 1978).

Foyer de hizb França, le ministère des Finances a toujours abrité, à quelques exceptions près, des responsables et des technocrates de la mouvance française. On note que la législation et la réglementation françaises datant de la période coloniale sont utilisées comme support pour le fonctionnement des institutions financières pendant une trentaine d'années dans un archaïsme anachronique. Certes, de temps à autre, l'on introduit dans la loi des finances quelques amendements relatifs aux impôts, aux douanes, au trésor, etc. Mais, globalement, le dispositif réglementaire qui régit l'Algérie dans ce cadre reste inadapté aux nécessités du développement économique, de l'efficacité économique et de la transparence dans la gestion des affaires publiques.

Prenons trois exemples : la politique de crédit, le système fiscal et l'administration des douanes.
Concernant la politique de crédit : elle est inadaptée depuis les années 1960. Les problèmes de la collecte de l'épargne et d'intermédiation financière sont complètement négligés par le système bancaire, compte tenu du caractère dirigiste et rigide de la direction de l'économie et de l'affectation des ressources au niveau central. En fait, les banques sont réduites au rôle de caissier et de contrôleur financier des entreprises économiques publiques. Dans ce cadre, les banques n'interviennent pas dans les tâches de conception, d'analyse et d'évaluation des projets, tâches qui relèvent normalement de leur mission.
Si les banques interviennent très peu dans le financement à long terme des investissements, elles interviennent par contre massivement dans le financement à court terme de l'exploitation des sociétés d'Etat notamment par l'octroi de crédits, sous forme de découverts, pour financer leur fonds de roulement compte tenu de l'am

pleur des déficits permanents de ces sociétés d'état. L'accroissement des découverts bancaires des entreprises publiques a contribué à accroître le pouvoir des banques à leur égard. Cette situation a amené les banques à bloquer les comptes des sociétés d'Etat chaque fois que le niveau de leur découvert atteint ou dépasse un certain seuil. Ainsi, les banques, au lieu de conseiller et aider les entreprises clientes, leur font obstacle en les gênant dans leur fonctionnement. Le blocage des comptes des entreprises publiques se traduit ainsi par l'arrêt des chantiers, par des retards dans la réalisation des projets, par des surcoûts et par l'augmentation des coûts des projets et des charges des entreprises en question. Les banques qui appartiennent pourtant à l'Etat ne se soucient guère de l'intérêt général ou des performances économiques du système bancaire et économique, mais se préoccupent essentiellement de l'accroissement de leur rôle vis-à-vis des autres opérateurs économiques publics en les rendant plus vulnérables.

Concernant le système fiscal du pays : il est touffu, dense, confus, compliqué et inadapté. Le système fiscal appliqué, désuet et lourd, ne répond nullement aux exigences de modernisation de l'économie et devient au contraire un frein à l'effort de développement entrepris. Le secteur privé ainsi que les particuliers souffrent beaucoup de ce système inadéquat et confus qui ouvre la voie aux dépassements, à la corruption et à toutes sortes d'injustices.
Concernant les douanes : les formalités douanières caractérisées par leur complexité et leur lourdeur constituent une contrainte supplémentaire pour l'économie nationale et entraînent souvent l'immobilisation au port de biens d'équipement et de produits industriels pendant des années103 et de denrées périssables importées dont certaines finissent par être jetées et brûlées, causant des dommages importants à l'économie nationale.
Les droits de douane appliqués aux biens d'équipement, aux demi-produits et aux matières premières importés destinés à la fabrication de produits algériens sont plus élevés que ceux appliqués aux produits finis similaires et concurrentiels importés.

103 Il m'a été donné de constater personnellement, entre 1979 et 1987, en tant que ministre de la planification ou en tant que Premier Ministre, que des biens d'équipement et des biens industriels importés restent immobilisés au port d'Alger pendant 4 ans sans être dédouanés. Ni le ministre des finances, ni le directeur général des douanes, ni le responsale des douanes au port n'ont été en mesure de fournir des explications et des justifications sensées. On s'abrite derrière des textes réglementaires confus pour justifier l'injustifiable. Personne n'est responsable. C'est l'anonymat total.


La complexité de la réglementation, la bureaucratie, l'anonymat et l'impunité encouragent le développement de la corruption au détriment de l'intérêt national.
Il ressort de ces exemples relatifs à la politique de crédit, des impôts et des douanes, cités à titre d'illustration que l'administration des finances, gérée archaïquement par un personnel et une législation hérités de la période coloniale, constitue un frein à la mise en œuvre des projets de développement et de modernisation de l'économie et entraîne un gaspillage important des ressources financières et matérielles du pays. A qui profite une telle politique ? Est-ce que cette situation est due à l'incompétence du personnel de cette administration ou à une volonté délibérée de freinage ou aux deux ?

Au ministère des Finances et du Plan, à l'instar d'autres ministères, il existe deux niveaux de décision. Au niveau supérieur, les décisions financières à caractère politique relèvent du ministre, entouré de son cabinet qui regroupe des hommes de confiance. La compétence technique n'est pas une exigence dans ce cercle restreint. Le second niveau concerne les directions centrales et les sous-directions du ministère. C'est là où sont élaborées et arrêtées les décisions relatives au budget, au trésor, à la fiscalité, aux douanes et au domaine, c'est à dire toutes les décisions qui se rapportent au fonctionnement du ministère. Le travail technique et administratif préparatoire s'effectue à ce niveau. Il est rare que le ministre rejette ou remet en cause les propositions et/ou les décisions prises par les directeurs et les sous-directeurs de son département ministériel. En fait, le vrai pouvoir est détenu par des appareils. Les ministres passent mais les appareils restent.
Au total, qu'il s'agisse du ministère des Finances ou de l'administration du Plan, les formes centralisées de conception, d'orientation et de gestion administrative de l'économie ont beaucoup nui à l'esprit d'initiative, à la motivation des cadres honnêtes et patriotes, à la responsabilisation et à l'efficacité des actions et des travaux entrepris au détriment de l'intérêt général.

Le décalage entre la technostructure léguée par le pouvoir colonial, intellectuellement et mentalement colonisée et enfermée dans une tour d'ivoire (dont les intérêts sont distincts de l'intérêt général), et la société algérienne n'a pas épargné le secteur industriel, chargé de la gestion du domaine stratégique des hydrocarbures, de la rente pétrolière, de la modernisation et du décollage économique.

 


7.3. Ministère de l'Industrie et de l'Energie

Le ministère de l'Industrie ainsi que le secteur des hydrocarbures dont il faisait partie entre 1965 et 1977 sont considérés comme domaines privilégiés dans la stratégie de modernisation de Boumediène. Il confie ce département ministériel à Belaïd Abdeslam en juin 1965. Ce dernier est connu comme un personnage étrange qui se distingue par un mélange schizophrénique d'autoritarisme, de rigidité, de vanité, d'effronterie, de rancune, d'arrogance et de corruption104.


104 B. Abdeslam est connu comme corrupteur. Je citerai, à titre d'illustration, un guetapens parmi tant d'autres qu'il m'a tendus pour me corrompre lorsque j'étais en poste au bureau de Sonatrach à Paris en 1974.
Un jour Salah Laouedj, directeur à Sonatrach à Paris, très proche de Abdeslam, me demande de rencontrer un Français, pour m'informer d'un gisement d'uranium tenu secret, situé dans le Nord de l'Algérie, et dont il a eu connaissance lors de la guerre d'Algérie où il était soldat. Tout le monde sait que l'Algérie dispose d'importants gisements d'uranium dans le Hoggar, au Sahara, mais pas au Nord. Je décline l'offre en disant que je n'étais pas compétent pour cela. Il insiste en affirmant que des ordres sont venus d'en haut pour que je reçoive ce Français. Comme, au même moment se tenait à Paris une conférence internationale sur l'énergie nucléaire à laquelle assistait une délégation algérienne dont je faisais partie, j'ai invité Abdelwahab Bennini, (alors directeur général de l'Institut d'études nucléaires à Alger et membre de la délégation qui se trouvait alors à Paris) de se joindre à moi pour assister à l'entretien avec le Français. Celui-ci nous propose de nous donner les coordonnées du gisement en question contre un montant de 1,5 million de FF cash. Nous lui proposons une autre démarche pour réduire les risques. On signerait un contrat d'études avec lui pour le montant qu'il réclame, mais payable par tranches comme suit : 15% payés lors de la signature du contrat, 20% lorsqu'il nous remettrait les coordonnées du site en question, 30% après des travaux de vérification de l'importance du gisement par des géologues (6 mois) et le solde lorsque serait achevée l'opération d'estimation du gisement. Il accepte notre proposition. Je pars à Alger et informe Abdeslam de l'entretien avec le mystérieux Français. Après mon exposé, Abdeslam sourit et me dit que notre proposition est trop compliquée. Il me propose de me remettre une valise contenant 2,5 millions de FF au lieu de 1,5 million de FF réclamés et me dit qu'il accepte de prendre le risque. Il suggère que je prenne 1 million de FF pour mon compte. Je rejette l'offre et quitte son bureau.

S'abritant derrière son discours socialiste, Abdeslam cache en fait son admiration pour les modèles américain et japonais sur le plan économique et son admiration pour le modèle fasciste de Salazar sur le plan politique (avant la révolution des œillets). Avec son style stalinien, il aime répéter autour de lui son vœu de faire de l'Algérie le Japon du Tiers Monde ou la Prusse du Maghreb et de l'Afrique.
Abdeslam partage avec Boumediène le goût de la politique de prestige et l'amour des grandeurs. Ils pensent tous deux que le pétrole et le gaz naturel leur fourniraient les ressources financières nécessaires pour réaliser leur projet grandiose d'industrialisation massive et rapide de l'Algérie. Nous verrons plus loin les dégâts et les conséquences fâcheuses de cette politique industrialiste sur l'économie nationale.

Handicapé par une formation économique superficielle105, Abdeslam s'en remet pieds et poings liés à certains universitaires français et à des Bureaux d'études français qui lui fournissent, pourraiton dire, clés en main les éléments de sa politique des « industries industrialisantes ».
Pour mettre en œuvre son projet industrialiste, Abdeslam s'entoure de cadres algériens, proches de lui et connus pour leur orientation française, qu'il affecte à de hautes fonctions au sein de son ministère et à la tête des sociétés d'Etat sous sa tutelle.
Il fait appel à un Français, nommé Castel, qu'il nomme secrétaire général du ministère de l'Industrie et de l'Energie. Castel tronque son prénom et sa nationalité contre ce poste hautement stratégique. Abdeslam s'appuie en outre sur des cadres français qu'il fait prendre en charge par les sociétés d'état. Il commande allègrement à des consultants français des études chèrement payées sur telle ou telle question économique dont la signification ou la portée lui échappent. Il utilise ensuite l'argumentation (jamais neutre d'ailleurs) qui lui est servie par ces Bureaux d'études dans ses activités ministérielles.

105 Belaid Abdeslam a été étudiant en première année de licence en économie à Paris après l'indépendance, après avoir échoué dans ses études en médecine où il est resté 5 ans en première année dans les années 1950.

D'une manière générale, les Bureaux d'études français préparent pour Abdeslam les éléments techno-économiques destinés à justifier sa gestion étatique de l'économie et/ou à orienter les contrats vers tel ou tel fournisseur. En un mot, ce sont des Bureaux d'études étrangers, notamment français, qui élaborent en fait la politique industrielle de l'Algérie en orientant les importations algériennes de biens et de services dans le domaine industriel ainsi que les flux financiers qui s'y rapportent.

C'est dans ce contexte que l'industrialisation massive a été conçue et lancée en faisant croire à l'opinion publique algérienne qu'elle résulte d'un choix national autonome et procède d'une politique nationaliste et socialiste. Le discours nationaliste et industrialiste (soutenu par des bureaucrates, par des hommes d'affaires intéressés et par des représentants de firmes multinationales dont l'avidité est insatiable) consiste à affirmer que la multiplication des industries lourdes entraînera le développement des industries légères, de l'agriculture, des transports et assurera la diffusion du progrès technique dans l'économie nationale. Cela consiste également à présenter l'Algérie comme un pays dynamique, solvable et prometteur doté de ressources réelles et potentielles capables d'en faire une puissance économique régionale dans des délais rapides. Tous les arguments sont bons pour chatouiller l'amour-propre national. De même, tout est mis en œuvre pour occulter les déperditions immenses causées à l'Algérie par la gabegie, le gaspillage et la corruption générés par cette politique industrialiste.
Le discours socialiste, auquel d'ailleurs personne ne croit dans les hautes sphères du pouvoir, sert à justifier l'austérité prescrite au peuple algérien mais pas aux dirigeants qui ne manquent de rien, sous prétexte que les sacrifices ainsi que les restrictions de toutes sortes imposées à la génération actuelle garantiront la prospérité pour les générations futures106.

Cette politique industrialiste révèle en fait la volonté farouche de Abdeslam et de son équipe de s'affirmer à n'importe quel prix

106 A propos de cette politique de rigueur, il convient de rappeler cette fameuse phrase à l'adresse du peuple algérien mécontent des pénuries chroniques de produits agroalimentaires et de biens de consommation essentielle lancée par Boumediène au cours d'un discours officiel, à Saida, en 1972 : « Que ceux qui se plaignent de la pénurie du beurre s'expatrient ».

comme la classe dirigeante disposant du pouvoir économique réel. La recherche de consolidation de son assise économique et politique pousse ce groupe à renforcer son contrôle sur la rente pétrolière.
Par ailleurs, sur le plan externe, Abdeslam reste pendant de longues années tourné vers la France. En effet, entre 1965 et 1970 Abdeslam a cru à la possibilité d'une coopération avec la France pour promouvoir l'industrialisation de l'Algérie comme en témoignent les accords algéro-français sur les hydrocarbures négociés et signés par lui-même en 1965 ainsi que de nombreux contrats passés entres les sociétés d'Etat placées sous sa tutelle et les firmes françaises au cours de cette période. Ni les déboires de cette coopération déséquilibrée nettement en faveur à la France, ni les conflits nés entre les intérêts algériens et les intérêts français, ni le caractère néocolonialiste très prononcé des partenaires français n'ont amené Abdeslam au cours de cette période à reconsidérer la coopération industrielle avec la France et à la rééquilibrer, malgré les nombreux dommages subis par l'Algérie comme nous allons le démontrer plus bas.

Il a fallu attendre le début des années 1970, lorsque les négociations algéro-françaises sur les hydrocarbures ont buté sur une impasse, suivie par la décision de nationalisation du pétrole et du gaz naturel annoncée par le Président Boumediène lui-même en février 1971, pour que Abdeslam change de cap et s'oriente résolument vers les Etats-Unis d'Amérique. C'est dans ce contexte que Sonatrach signe de gros contrats avec des firmes américaines pour la réalisation, à Arzew (près d'Oran), de l'usine de liquéfaction de gaz, appelée GNL1, et pour l'exportation du gaz naturel liquéfié vers les Etats Unis.
Devant cette nouvelle situation, le pouvoir hésite pendant un certain temps entre une politique favorable au maintien de la coopération économique avec la France, soutenue par le groupe de Oudjda, et une politique dynamique de renforcement de la coopération avec les Etats-Unis, préconisée par Abdeslam. Boumediène finit par trancher en faveur de son ministre de l'Industrie.
Cette décision répond peut-être à un réflexe nationaliste de Boumediène pour préserver l'autonomie de décision de l'Algérie en

diversifiant ses échanges extérieurs. Mais cette décision reflète en même temps la volonté de Boumediène de renforcer son pouvoir par l'accroissement des réalisations industrielles. En effet, Boumediène, compte tenu de sa formation, a toujours cru que le transfert de technologie peut s'acheter à coup de devises comme n'importe quel produit ou service importé. La rente pétrolière, pensait-il, peut garantir le progrès économique et technique de l'Algérie et assurer son décollage économique et sa modernisation.
Il a fallu attendre les années 1980 et 1990 pour que soit démystifiée une fois pour toutes cette politique industrialiste du pouvoir qui a coûté énormément cher à l'Algérie mais qui n'a profité qu'à un clan algérien et qui a rendu plus de services aux firmes étrangères qu'au peuple algérien107.
A ce niveau de l'analyse, il convient de rappeler maintenant les conditions de consolidation du régime ainsi que les conséquences fâcheuses de sa politique étatiste et paternaliste pour montrer l'ampleur des dégâts et l'importance des préjudices causés à l'économie et au peuple algérien.

 


7.4. Conséquences fâcheuses de la consolidation de l'Etat autoritaire et de l'étatisation de l'économie

7.4.1. Le renforcement du pouvoir personnel de Boumediène
A la fin de chaque crise du régime (1962, juin 1965, décembre 1967), Boumediène renforce un peu plus sa position en éliminant des dirigeants jugés encombrants. De succès en succès, Boumediene consolide son pouvoir au fil des années. Mais, au début des années 1970, lorsqu'il a cherché à garder ses distances de certains de ses compagnons, considérés comme le noyau dur du régime, le groupe de Oudjda s'installe dans une longue crise qui ne prendra fin qu'avec l'éloignement de Chérif Belkacem, l'exil puis la « mort » de Kaid Ahmed et le « suicide » de Ahmed Medeghri en 1974.
L'éclatement du groupe de Oudjda et le gel du Conseil de la Révolution ou de ce qui en reste (après l'élimination politique ou physique de beaucoup de ses membres) consacrent en 1975 la fin de toute forme de collégialité, principe pourtant utilisé par Boumediène lui-même, pour neutraliser le GPRA et pour renverser le Président Ben Bella.

107 Rappelons que Ahmed Ghozali, ancien PDG de Sonatrach (1965 - 1977) et ancien ministre de l'énergie (1977 - 1978) et Belaid Abdeslam, ancien ministre de l'industrie et de l'énergie (1965 - 1977), puis ministre des industries légères (1977 - 1978), ont été sucessivement appelés par les généraux éradicateurs, anciens officiers de l'armée française, pour occuper le poste de Premier Ministre respectivement entre juin 1991 et juillet 1992 et entre juillet 1992 et juin 1993. Ils ont tous deux essayé, en tant que chefs de gouvernement, de revenir à leur politique industrialiste de la décennie 1970 avec des promesses inouies et des déclarations fracassantes. Les faits en ont montré les limites en dévoilant la fausseté de leur démarche et la vanité de leurs promesses développementistes.


La dérogation au principe de la collégialité, règle d'or de la Révolution, confirme le caractère personnel du pouvoir et officialise le culte de la personnalité.
L'adoption de la Charte nationale et de la Constitution par référendum ainsi que l'élection présidentielle organisée en 1976, suivies par les élections législatives de 1977, visent toutes à légitimer le pouvoir. Plébiscité, Boumediène, doté de la légitimité qui lui faisait défaut, règne désormais sans partage.

Cette nouvelle donne conforte le « parti français » dont les représentants sont alors très proches de Boumediène et occupent déjà des postes stratégiques à la Présidence de la République, au ministère de la Défense et un peu partout ailleurs comme nous l'avons examiné dans les chapitres précédents. Ils préfèrent, en effet, avoir affaire à un seul chef qu'ils ont réussi d'ailleurs à « encercler » qu'à une équipe ou une direction collégiale. Désormais assurés, il ne leur reste qu'à attendre le moment opportun pour prendre directement le pouvoir.
Mais la légitimation du pouvoir personnel et autoritaire de Boumediène cache mal le malaise politique et la crise qui couve depuis longtemps et qui se manifeste sous forme de critiques ouvertes exprimées par la base à l'encontre du régime. Le débat public engagé sur la Charte nationale en 1976 en constitue un exemple vivant. Ce débat a mis en évidence l'écart énorme entre un régime corrompu, incompétent et vivement contesté et les masses dont les préoccupations fondamentales ne sont pas prises en charge. Ce débat a permis en tout cas à de nombreux Algériens de dénoncer nommément les barons du régime dans les médias et d'exprimer leur espoir de changement d'hommes et de politique.

De telles dénonciations n'ont pas tellement déplu à Boumediène, non pas pour éliminer les dirigeants corrompus publiquement dénoncés, mais pour les affaiblir et pour mieux les dominer. Connu pour son mépris de la transparence et de la démocratie, Boumediène n'a pas profité du débat public pour tirer les enseignements d'une décennie de pouvoir avec toutes ses conséquences fâcheuses, tant sur le plan politique où il ne tolère aucune sorte de contrepouvoir que sur le plan économique et social108.
S'agissant de la stratégie de développement économique et sociale, Boumediène s'en remet à son ministre de l'Industrie et de l'Energie, convaincu du rôle moteur du secteur industriel dans la modernisation de l'économie.

7.4.2. L'adoption d'une stratégie de développement d'inspiration française
L'examen de la stratégie de développement adoptée pour l'Algérie en 1966 montre qu'elle a été incontestablement influencée par des principes théoriques exprimés par des économistes français, notamment l'école de François Perroux109.

Rappelons que l'analyse faite par Perroux des conditions historiques de développement de l'Europe occidentale met en relief le rôle central joué par le secteur industriel au XIXème siècle110, pour diffuser le progrès technique dans le tissu social, et « entraîner » les autres secteurs d'activités, en provoquant leur développement. Dans ce cadre, Perroux pense que l'industrialisation est un processus où les industries nouvelles suscitent des « effets de polarisation » qui agissent sur l'environnement passif, à travers des activités concentrées en « pôles de croissance », « pôles de développement » et « industries motrices », sous forme de séquences « d'effets d'entraînement » explicités par A. O. Hirschman111. Cet auteur recommande, quant à lui, que les investissements dans les pays sousdéveloppés soient orientés vers les industries motrices afin de maximiser les effets d'induction. Il estime, en effet, que tout investissement exerce sur l'environnement économique deux effets : un effet en amont et un effet en aval. La combinaison des deux effets d'entraînement permet, grâce au tableau d'échanges interindustriels, de mesurer leur force et d'orienter en conséquence les investissements afin d'obtenir les « séquences d'expansion » les plus efficientes.

108 Le débat public à propos de la Charte nationale a offert l'occasion aux différents services de sécurité pour interpeler de nombreux Algériens qui ont osé critiquer le régime dans les différents médias, savamment censurés d'ailleurs.
109 Pour plus de détails sur cette question cf. Abdelhamid Brahimi, Stratégies de développement pour l'Algérie, pp. 47-52 (Paris: Economica, 1991).
110 Cf. F. Perroux, ‘Note sur la notion de pôle de croissance', in Economie Appliquée, janvier-juin 1955 ; cf. aussi son livre L'économie du XXème siècle (Paris: PUF, 1964). A cet égard, il faut reconnaître, à la suite de B. Higgins, que le concept de pôle de croissance a été introduit par F. Perroux « moins comme concept opérationnel que comme explication d'un phénomène fondamental de l'histoire économique ». B. Higgins, « Pôles de croissance et pôles de développement comme cocepts opérationnels », in Revue Européenne de Sciences Sociales, No 24, 1971.

C'est sans doute Destanne de Bernis, disciple de Perroux, qui a exercé une influence sans appel sur Belaïd Abdeslam et sur son entourage en contribuant à la définition du « modèle algérien de développement », conçu à Grenoble, en France. Cette influence, opérée tant au niveau théorique que pratique, est renforcée par la connaissance des deux hommes en Tunisie, bien avant l'indépendance de l'Algérie.

Sur le plan théorique, les travaux de cet auteur publiés en 1963 sur le choix entre l'industrie lourde et l'industrie légère et en 1966 sur « les industries industrialisantes » et « l'intégration régionale » ont séduit les décideurs industrialistes algériens.
Sur le plan pratique, Destanne de Bernis a fourni au ministère de l'Industrie de volumineuses études au terme d'importants contrats. De manière sommaire, l'analyse de Destanne de Bernis suggère que l'accroissement des échanges entre les différentes branches industrielles de l'économie nationale en vue d'assurer la dynamique « industrialisante » s'opère grâce à l'utilisation interne de la production industrielle croissante dans le secteur industriel luimême. C'est ainsi que sont considérées comme « industrialisantes » les industries sidérurgique, métallique, mécanique, pétrochimique, chimique et électronique. L'auteur tranche en faveur de l'industrie lourde qui, au prix de sacrifices immédiats, devrait entraîner l'éléva

111 Cf. A. O. Hirschman, Stratégies de développement économique (Paris, Editions Ouvrières, 1964).

tion du taux de croissance du Produit National Brut (PNB) à terme.
Les complexes lourds devraient exercer de puissants « effets d'entraînement » non seulement dans le secteur industriel où l'output d'une branche est utilisé comme input d'une ou d'autres branches industrielles, mais également dans d'autres secteurs d'activités économiques comme l'agriculture et les transports.

Le schéma des « industries industrialisantes » ne peut être mené correctement que par l'Etat, selon l'auteur. Car pour rattraper les pays déjà industrialisés depuis plus d'un siècle, seule l'intervention des pouvoirs publics dans l'allocation des investissements permet d'orienter les capitaux vers les industries des biens d'équipement, dont la rentabilité n'est pas immédiate mais dont « les effets d'entraînement » sont très importants à long terme pour engager le pays dans un processus dynamique de développement autonome.

C'est selon cette approche que la priorité absolue a été accordée par le pouvoir au secteur industriel. Cette priorité repose sur la conception volontariste de rattraper le retard dans les meilleurs délais et de raccourcir le cycle de développement en appliquant au secteur public en Algérie à la fin du XXème siècle les mêmes priorités qu'a connues le capitalisme industriel au XIXème siècle en Europe et ailleurs.
La transposition du modèle industriel européen du XIXème siècle à l'Algérie contemporaine, et l'assimilation du capitalisme industriel en Europe au capitalisme d'Etat en Algérie, comportent des insuffisances tant au plan théorique que pratique. Notons que les différences structurelles et de contexte entre l'évolution historique du capitalisme industriel en Europe au cours du XIXème siècle et la situation économique de l'Algérie au cours des années 1960 sont nombreuses. Citons en trois exemples.

• L'accumulation productive en Europe a bénéficié d'un environnement international très favorable compte tenu du rôle moteur joué par les débouchés extérieurs dont notamment les colonies alors que l'Algérie évoluait au cours des années 1960 et 1970 dans un environnement international très hostile caractérisé par l'échange inégal, la détérioration des termes de l'échange des pays du Tiers Monde, la mondialisation de l'économie reposant sur la concentration de la richesse mondiale entre les mains d'une minorité et sur l'internationalisation du financement, de la production et de la commercialisation, système injuste qui tend à appauvrir toujours davantage les pays les plus pauvres.

• L'existence d'un marché intérieur croissant résultant de l'augmentation de l'emploi pouvait provoquer en Europe au XIXème siècle la croissance des investissements dans l'industrie des biens d'équipement qui contribuait à son tour à l'augmentation de la « demande effective » et à la création d'opportunités nouvelles d'investissements industriels pour la production des biens industriels de consommation et ainsi de suite. En un mot, les effets multiplicatifs des investissements productifs étaient situés à l'intérieur même du pays ou du système. Ce qui est loin d'être le cas pour l'Algérie où les investissements dans l'industrie de base, hautement capitalistiques et créant relativement peu d'emplois d'ailleurs, localisaient les effets de multiplication plutôt à l'extérieur du pays.

• La différence des niveaux de développement entre le système capitaliste au XIXème siècle et une économie sous-développée, désarticulée et dominée à la fin du XXème siècle, n'est pas une différence de degré mais une différence de nature, de structures et de système.

L'application à l'Algérie d'une telle conception de développement met en relief l'approche erronée de Abdeslam et de son groupe d'industrialistes ainsi que celle de Boumediène qui leur a fait confiance. Parmi leurs erreurs fatales on peut noter :

• la mise en œuvre d'une politique d'industrialisation inadéquate, fondée sur le mimétisme occidental. Ce mimétisme induit par le manque de culture économique et sociologique se manifeste par l'emprunt de théories ou de doctrines inadaptées à la situation de l'Algérie et par le recours à des pratiques industrielles qui ne tiennent pas compte des conditions réelles du pays et qui ont négligé l'utilisation judicieuse des ressources humaines, matérielles et financières disponibles ;

• la négligence des formidables ressources humaines de l'Algérie. Bien plus, le mépris du facteur humain a contribué à inhiber l'esprit d'initiative, d'invention, et de créativité et a conduit à déresponsabiliser et à marginaliser des cadres honnêtes et compétents ; • la conviction que le transfert technologique et le progrès s'achètent ;

• l'appréciation très insuffisante du phénomène de la mondialisation de l'économie et de son impact sur les économies sousdéveloppées.

Dans ce cadre, la fausse appréciation du phénomène de la globalisation112 ainsi que la politique de prestige poursuivie de Boumediène et de Abdeslam et leur rêve de faire de l'Algérie une puissance régionale ont enfermé le pouvoir dans une vision aliénante qui n'a pas permis à l'Algérie de disposer d'une politique économique plus réaliste et plus saine, et l'a éloigné des impératifs de la construction du Maghreb et de l'intégration régionale. En effet, Boumediène et Abdeslam portent une lourde responsabilité devant l'Histoire pour avoir entravé le processus d'intégration économique du Maghreb113.


112 Contrairement à ce qui se dit ou s'écrit ici ou là, la globalisation ou la mondialisation de l'économie n'est pas un phénomène récent mais résulte plutôt d'un long processus d'intégration de l'espace international par les firmes géantes d'origine américaine, japonaise ou européenne dont les débuts remontent à la fin du XIXème siècle. L'observation des faits montre que les firmes transnationales contrôlent depuis plusieurs décennies une part essentielle de l'activité économique et de l'investissement mondiaux. Pour plus de détails cf. Abdelhamid Brahimi, « La croissance des firmes multinationales », étude réalisée pour la Commission Economique des Nations Unies pour l'Asie du Sud-Ouest, 1974. Il convient cependant de noter que ce phénomène de globalisation s'est accéléré au cours des décennies 1980 et 1990. Pour plus de précisions sur cette question cf. notre étude « La globalisation et le Monde Arabe » présentée au colloque international : « Les relations arabo-américaines et le défi de la globalisation », organisé par la Foundation on Democratization and Polical Change in the Middle East, (George Town University) et le Centre d'études de l'Orient contemporain (Université de la Sorbonne), tenu à Casablanca du 14 au 16 février 1997.
113 Il convient de rappeler que Boumediène a non seulement refusé les projets d'union avec la Libye et avec la Mauritanie proposés par leurs dirigeants respectifs, mais a fait éclater l'union intervenue entre la Tunisie et la Libye en janvier 1974. Il s'est montré réticent à l'égard de l'intégration économique du Maghreb entre 1965 et 1975, date à laquelle ont été gelées les jeunes institutions maghrébines.
Le comportement de Abdeslam à l'égard du Maghreb est pire. Représentant de l'Algérie à la Conférence des ministres, l'autorité supérieure des institutions maghrébines, Abdeslam a joué un rôle de blocage de ces institutions avec dédain et arrogance. Plus curieusement encore, il considère les pays voisins frères comme une menace contre l'Algérie. Comme il l'a déclaré devant le comité central du FLN de décembre 1979 à propos de la nouvelle

Ce qui est grave dans cette affaire c'est que le régime algérien a non seulement tourné le dos à la construction du Maghreb entre 1965 et 1978, mais a marqué toute une génération dans ce sens et a laissé derrière lui des appareils hostiles à tout rapprochement entre les pays maghrébins.
Or, dans le contexte mondial contemporain, la construction du Maghreb et l'intégration économique arabe constituent objectivement la seule voie de salut pour l'Algérie et pour ses voisins grâce à l'établissement de liens irréversibles de complémentarité et d'interdépendance économiques et de solidarité régionale. D'ailleurs, le rejet de cette voie salutaire ainsi que le refus du régime de réorienter les échanges extérieurs, dans le cadre de la coopération Sud-Sud, en direction du monde arabe et des pays d'Asie ou d'Afrique à moindre coût, ont finalement conduit le pays à l'impasse et à l'aggravation de la dépendance extérieure, notamment vis-à-vis de la France.

L'expérience nous enseigne par ailleurs que seuls les pays dotés d'un espace économique important, tels que la Chine ou l'Inde (pour ne parler que des pays du Tiers Monde) et les regroupements régionaux importants sont en mesure de réunir les conditions de résistance aux retombées négatives de la globalisation et disposent d'atouts sérieux pour un développement autonome. De nos jours, le chauvinisme politique ou économique conduit à la dépendance et à la ruine.
Cette vision étriquée et cette approche bancale du régime boumedièniste fondées sur l'industrialisation massive, rapide et coûteuse ont contribué au contraire à aggraver la dépendance de l'Algérie au cours des années 1970.
politique gazière du gouvernement qu'il préfére la construction d'une autre usine de liquéfaction de gaz (dont le coût de réalisation était alors de 6 milliards de dollars) au gazoduc algéro-italien, d'ailleurs beaucoup moins cher, devant transiter par la Tunisie. Il justifie ce choix par la volonté d'indépendance à l'égard de la Tunisie et du Maroc (pour le gazoduc algéro-espagnol) dont il ne veut pas être tributaire pour le transit du gaz algérien.
Nous pensons quant à nous, que la politique vis-à-vis de nos frères et voisins gagnerait à être plus confiante et plus sereine et moins soupçonneuse dans l'intérêt de nos peuples et de la communauté de notre destin.



7.4.3. L'aggravation de la dépendance multiforme de l'Algérie

L'industrialisation accélérée à travers une politique d'investissements massifs très capitalistiques et très coûteux s'est traduite par le recours excessif à l'étranger d'une façon générale et à la France d'une manière particulière pour l'importation de technologies, la mobilisation d'emprunts extérieurs croissants destinés au financement des réalisations industrielles considérables, et l'utilisation abusive de l'assistance technique ainsi que l'importation croissante des biens et services de toutes sortes.
Cette politique d'industrialisation rapide s'est également traduite par des surcoûts, des gaspillages et de la corruption tant au niveau de l'investissement qu'au niveau du fonctionnement des unités industrielles. L'ensemble de ces facteurs a contribué à aggraver la dépendance de l'Algérie à l'égard de l'extérieur, notamment dans les domaines technologique, commercial, humain et financier.

7.4.3.1. La dépendance technologique
Il convient tout d'abord de rappeler que les techniques ne sont jamais neutres. Aussi, l'importation et l'utilisation par l'Algérie des techniques de pointe montrent l'intégration passive de l'industrie algérienne dans le marché mondial puisque l'on se contente d'importer des produits technologiques et de les consommer sans avoir encouragé et développé l'ingénierie nationale, ni établi les bases de conception, d'adaptation et de production de technologies appropriées.
On ne peut pas parler non plus de transfert de technologie puisque les combinaisons productives effectuées dans l'industrie algérienne ne reposent que sur l'importation pure et simple de produits technologiques114. Si l'on prend en considération uniquement les produits matériels, ils représentent à eux seuls 66% des importations totales de l'Algérie entre 1967 et 1979115. Les contrats « clés en main », « produits en main » ou les contrats ouverts en « cost plus fees » signés avec les firmes françaises, américaines, japonaises ou autres matérialisent cette forme de commerce et non de transfert de technologie.

114 « Par produits technologiques on entend essentiellement cinq éléments de matérialisation de la technologie : les produits matériels (machines, matières premières et produits semi-finis), la main d'oeuvre qualifiée, les procédés techniques, les formes d'organisation et de gestion et enfin l'engineering » F.Yachir, « Technique et technologie ».


L'incorporation des techniques avancées exige des dépenses très élevées en capital dans la phase des investissements et provoque, entre autres, des coûts de production excessivement élevés dans la phase de fonctionnement des unités industrielles mises en service (assistance technique, pièces détachées, entretien et maintenance des équipements, etc.).
En ce qui concerne l'investissement, les deux postes « engineering » et « équipement » représentent à eux seuls 59% des dépenses en devises de l'ensemble des dépenses en technologie.
En ce qui concerne les dépenses de fonctionnement des unités industrielles installées (dont la partie devises se renouvelle tous les ans), les liens de dépendance sont plus durables, rendant l'industrie algérienne plus vulnérable.

Comme les dépenses colossales d'investissement et de fonctionnement du secteur industriel n'ont permis en aucun moment la création de conditions internes de production de capacités technologiques nationales, il en résulte une aggravation de la dépendance technologique de l'Algérie à l'égard de l'extérieur.
En ce qui concerne la dépendance vis-à-vis de la France dans le domaine industriel hors hydrocarbures, on note que 6 firmes françaises regroupent à elles seules 50% des contrats d'équipements industriels et 50% des équipements d'infrastructure : Creusot-Loire, Krebs, Technip, Berliet, CMIM, Chantiers de l'Atlantique. La sous-traitance joue un rôle important, puisque 22 autres sociétés françaises participent pour 33% des contrats d'équipement industriel et sous-traitent à leur tour avec d'autres entreprises françaises. Ceci signifie que les effets de multiplication et d'accélération

115 Pour plus de détails sur la dépendance technologique, cf. A. Brahimi, Stratégies de développement pour l'Algérie, op. cit., pp. 139-142.

des investissements réalisés en Algérie se produisent à l'extérieur, en France en particulier.
Dans le secteur des hydrocarbures, la France vient en tête avec 33% des contrats signés, suivie par les Etats-Unis et la Grande Bretagne. En ce qui concerne la transformation des hydrocarbures, la France se trouve la mieux placée pour les équipements de transport en mer. En matière de liquéfaction de gaz, la première place revient aux Etats-Unis suivis par la France. Dans le domaine des engrais et des matières plastiques, la première place revient encore à la France.
Ces quelques exemples sont rappelés juste pour illustrer que la dépendance technologique de l'Algérie à l'égard de la France en particulier est devenue un phénomène structurel.
Parmi les installations industrielles réalisées par les entreprises étrangères, les usines ou complexes industriels réalisés par les entreprises françaises ont connu des malfaçons et des problèmes techniques de toutes sortes, retardant énormément leur entrée en production et provoquant un manque à gagner considérable.

Les exemples sont nombreux. Mais, citons en trois seulement pour donner une idée de la dimension des préjudices causés à l'Algérie :

• Le complexe d'engrais azotés d'Arzew;
La réalisation de ce complexe a été confiée par Belaïd Abdeslam à deux entreprises françaises Technip et Creusot-Loire « malgré les réserves des techniciens de la Sonatrach »116. A peine achevé en 1969, le complexe connut toutes sortes de problèmes d'ordre technique. Le choix de matériel était parfois inadéquat, certains équipements étaient sous-dimensionnés et le nombre des prototypes était élevé117. L'ensemble de ces éléments techniques a considérablement gêné le fonctionnement de ce complexe puisque le taux d'utilisation de sa capacité de production n'a pas dépassé 15%, avant d'être mis complètement à l'arrêt en 1976. L'unité d'ammoniac de ce complexe est restée fermée malgré les différents avenants - fort coûteux d'ailleurs – portant «rénovation» de l'usine, mis au point successivement en 1977, 1978, 1984, et 1986. En fait, les vices de conception et les défauts de réalisation étaient si graves que l'on se pose la question du choix du constructeur qui n'était « ni expérimenté, ni qualifié » selon le témoignage des cadres de la Sonatrach. Si enfin l'usine d'ammoniac a pu démarrer en novembre 1989, soit 20 ans après sa réalisation, c'est grâce aux travaux entre-pris par une entreprise yougoslave en 1987.

116 Cf. Tayeb Hafsi, Entreprise publique et politique industrielle, p. 34.
117 Pour plus de détails cf. A. Brahimi, Stratégies de développement pour l'Algérie, op.cit., pp. 101-104.

• Le complexe d'engrais phosphatés d'Annaba;
C'est l'entreprise française Krebs qui a été chargée de l'engineering, de l'installation, du choix des équipements, de la supervision des travaux, du montage et de la mise en route des installations. Le contrat signé avec Krebs en 1975 prévoit l'achèvement des travaux en mars 1979. Mais, le complexe n'est entré en service qu'en 1987, soit avec un retard de sept années et demi.

• Le complexe GNL de Skikda;
Le contrat de réalisation des trois premiers trains de ce complexe de liquéfaction de gaz naturel a été confié à l'entreprise française Technip en 1968 pour une capacité de production de 3,7 milliards de m³/an. Si le premier train est entré en production en 1972 et le dernier en 1973, ce complexe a connu des problèmes techniques qui ont gêné sa pleine utilisation. En effet, la défaillance d'équipements vitaux, comme par exemple les compresseurs, ainsi que la présence de mercure dans les échangeurs cryogéniques n'ont pas permis le fonctionnement normal du complexe pendant plus d'une année.
Ces quelques exemples sont rappelés juste pour illustrer que la dépendance technologique de l'Algérie, à l'égard de la France en particulier, est devenue un phénomène structurel.
Cette dépendance technologique créée par l'utilisation massive des techniques avancées, hautement capitalistiques et souvent inexpérimentées (prototypes), a non seulement coûté très cher au pays, mais a également pénalisé la politique de l'emploi et favorisé « l'importation de compétences » à travers les sociétés d'engineering et les Bureaux d'études tant pour la réalisation des investissements que pour l'exploitation des unités industrielles achevées.

 

7.4.3.2. L'assistance technique et la dépendance humaine
Le recours excessif à l'assistance technique étrangère a entraîné l'Algérie dans un processus cumulatif de dépendance. C'est l'introduction des Bureaux d'études et de sociétés d'engineering en Algérie qui a été à l'origine de ce processus, compte tenu des liens de tous ordres qu'ils ont avec les grosses firmes et les fabricants d'équipements dans leur pays d'origine.
Le fait de confier aux étrangers toutes les études dans toutes leurs phases de la conception et la définition de l'avant-projet jus-qu'à la réalisation, revient à dire que le ministère de l'Industrie et de l'Energie et les sociétés d'Etat se remettent entièrement à eux, pieds et poings liés, et qu'il n'y a aucune autonomie de décision réelle si ce n'est en apparence.

Ce sont les études réalisées par les étrangers qui organisent et tissent les liens de dépendance dans le domaine technologique et commercial notamment. L'assistance technique étrangère rend ces liens de dépendance continus et durables. On se rend vite compte de l'importance de ce phénomène lorsque l'on analyse le coût et l'importance de l'assistance technique.
Une étude réalisée en 1979 fait apparaître qu'entre 1973 et 1978 (phase d'industrialisation massive) il a été signé 4912 contrats d'assistance technique pour un montant de 79,4 milliards de dinars soit 18 milliards de dollars118.
L'assistance technique visée ici, concerne aussi bien les études et la supervision de la réalisation que la main d'œuvre étrangère utilisée pour l'exploitation des unités industrielles en service ou affectée à d'autres secteurs.

118 Cf. A.Brahimi, ibid., pp. 143-145.

Le tableau ci-dessous nous donne le coût de cette assistance technique ainsi que sa répartition géographique.

 

Tableau 6. Coût et répartition géographique de l'assistance technique (1973 - 1978)
 
Pays
Contrats
Coût
Nombre
%
Milliards de dinars
%
CEE
3 645
74,20
46,316
58,33
dont :
   
France
2 170
44,18
16,0
20,15
RFA
540
10,99
11,0
13,85
Italie
340
6,92
9,3
11,71
Belgique
284
5,78
3,7
4,66
Grande Bretagne
236
4,80
3,7
4,66
Autres pays CEE
75
1,53
2,616
3,30
Amérique
443
9,02
18,257
23,0
dont :
   
USA
385
7,84
14,0
17,63
Canada
58
1,18
4,257
5,37
Japon
40
0,81
6,1
7,68
Reste du monde
784
15,97
8,727
10,99
Total général
4 912
100,00
79,4
100,00
         
         
Source : A. Brahimi, ibid., p. 144.

 

De ce tableau il ressort que :

• La France occupe la première place des partenaires de l'Algérie en matière d'assistance technique tant par le nombre des contrats soit 2170 sur un total de 4912 que par son coût estimé à 16 milliards de dinars, soit 4 milliards de dollars, représentant 20% du coût global de l'assistance technique.

En seconde position viennent les Etats-Unis d'Amérique qui bénéficient de moins de 18% de la valeur de l'ensemble des contrats.

• Si l'on analyse le cas des deux pays qui viennent en tête, la France domine très largement par le nombre des contrats signés soit 2170, représentant 44% de l'ensemble des contrats. Ceci signifie que l'on s'adresse à la France plus fréquemment, notamment pour les « petits » contrats. Ceci renseigne sur l'état d'esprit des décideurs et sur les liens étroits tissés par la bureaucratie algérienne avec les Bureaux d'études français.
A l'opposé, les Etats-Unis avec 385 contrats soit moins de 8% de l'ensemble des contrats récoltent 14 milliards de dinars soit près de 18% de la valeur globale. Le coût moyen du contrat d'assistance signés avec les firmes américaines est nettement plus élevé que celui qui lie les sociétés industrielles d'Etat aux firmes françaises. Autrement dit, le coût unitaire des contrats avec les Etats Unis est beaucoup plus élevé.
L'importance des contrats avec les compagnies américaines reflète en particulier le revirement du ministre de l'Industrie et de l'Energie de l'époque qui décide de se tourner franchement vers les Etats Unis dès le début des années 1970 comme cela a été indiqué plus haut.
Mais, ce qui aggrave par dessus tout la dépendance de l'Algérie dans ce domaine, c'est le renouvellement continu des contrats soit par tacite reconduction, soit par une série d'avenants successifs. Ceci montre le pouvoir de fait exercé par les bureaucrates dans les différents appareils.

 

7.4.3.3. La dépendance commerciale
La dépendance commerciale est une des conséquences directes de la dépendance technologique. En effet, la croissance de l'importation de la technologie entraîne automatiquement la croissance de l'importation des biens d'équipement, des produits semi-finis, voire des matières premières, et des services divers pour le fonctionnement des unités industrielles installées.
D'autre part, l'allongement devenu chronique des délais de réalisation des investissements industriels, ainsi que la sous-utilisation (souvent importante) des capacités de production installées induite par la mauvaise conception des études techniques, se traduisent par l'augmentation des importations de biens industriels de consommation censés être produits sur place par les usines achevées.

 

Tableau 7. Evolution des importations industrielles (En millions de dinars algériens)
           
1967
1970
1973
1976
1978
Approvisionnement industriel
1 047
2 422
3 325
6 527
10 655
Machines et biens d'équipement
546
1 813
2 377
6 670
11 501
Sous-total
1 593
4 235
5 702
13 197
22 156
Autres importations
1 561
1 970
3 174
9 030
12 283
Total
3 154
6 205
8 876
22 227
34 439
           
Source : A.Brahimi, ibid., p. 146.



Ainsi, la mise en œuvre de la politique d'industrialisation, notamment dans son volet technologique, ainsi que le choix des firmes étrangères et leur mode d'intervention, ont eu un impact direct sur la physionomie du commerce extérieur et sur l'orientation géographique des échanges.
En ce qui concerne l'évolution des importations liées à l'industrialisation, le tableau no 6 nous donne une idée sur son accroissement rapide entre 1967 et 1978. Ce tableau inspire trois remarques :

• Les importations des biens d'équipement ont commencé à augmenter de manière significative à partir de 1970. Mais leur croissance s'est accélérée depuis 1973. En effet, entre 1973 et 1978, le taux de croissance des importations de biens d'équipement a été de 64% en moyenne par an. Pour l'ensemble de la période 19671978 ces importations ont été multipliées par 21.

• Les importations des matières premières, des produits semi-finis ainsi que des biens nécessaires au fonctionnement des unités industrielles ont connu également une allure ascendante rapide. Ces importations ont plus que décuplé entre 1967 et 1978.

• La croissance rapide des importations des produits nécessaires au fonctionnement de l'appareil industriel installé montre que la politique d'industrialisation n'a pas cherché à améliorer l'intégration de l'économie nationale. Elle s'est au contraire traduite par l'intégration croissante du secteur industriel algérien au marché mondial tant et si bien que lorsque les revenus extérieurs de l'Algérie ont baissé à la suite de la chute brutale et durable des prix de pétrole depuis 1986, les usines de l'Etat ont pris un coup très dur puisque le taux moyen d'utilisation de leur capacité de production n'a pas dépassé 20% au cours de la décennie 1990.

D'une manière générale, l'accroissement plus rapide des importations par rapport aux exportations a rendu structurel le déficit de la balance commerciale au cours de la période considérée, comme l'indique le tableau ci-dessous.

 

Tableau 8. Evolution de la balance des biens et services (1967 - 1978) (En millions de dinars)
       
1967
1978
Cumul 1967-1978
Importations CAF
3 122,4
31 968,1
161 753,4
Exportations FOB
3 657,3
25 163,6
142 243,3
Balance commerciale
534,9
- 6 804,5
- 19 450,1
Importations de services
-1 664,2
- 10 103,8
- 43 764,4
Exportations de services
431,8
1 412,0
9 981,1
Balance des services
-1 232,4
- 8 691,8
- 33 783,3
Balance des biens et services
- 697,5
- 15 496,3
- 53 243,4
Importations/PIB (en %)
- 24,8
48,4
42,5
Source : A. Brahimi, ibid., p. 148.


Ce tableau suggère les observations suivantes :

 

• Le recours excessif à l'extérieur a aggravé le déficit de la balance des biens et services en passant de 697,5 millions de dinars en 1967 à 15 496,3 millions de dinars en 1978. Le déficit cumulé de cette balance a dépassé 53 milliards de dinars soit plus de 13 milliards de dollars au cours de la période.

• La balance des services a enregistré un déficit chronique plus important que celui de la balance commerciale. En effet, le déficit de la balance des services est passé de 1 232,4 millions de dinars en 1967 à 8 691,8 millions de dinars en 1978, soit une multiplication par 7 fois en 12 ans. D'ailleurs, le déficit cumulé de la balance des services avec 33 783,3 millions de dinars soit près de 8,5 milliards de dollars entre 1967 et 1978 représente presque le double du déficit commercial cumulé.

• La part des importations a atteint 48,4% de la production intérieure brute (PIB) en 1978. Ceci signifie que pour 100 dollars investis dans le secteur industriel 48,4 dollars sont consacrés aux importations. Ceci illustre l'importance de la fuite vers l'étranger des effets de multiplication et d'accélération des investissements industriels.

L'accroissement du déficit de la balance des biens et services induit par la croissance rapide des importations des biens d'équipement, des produits semi-finis et des matières premières, a entraîné la mobilisation croissante des crédits extérieurs au fil des années. Ainsi, la politique d'industrialisation massive s'est traduite par l'aggravation de la dette extérieure de l'Algérie au cours de cette période.
Autrement dit, la dépendance technologique induite par des investissements industriels massifs et la dépendance commerciale provoquée par une croissance extrêmement élevée des importations ont entraîné la dépendance financière.

 

7.4.3.4. La dépendance financière
Initialement, la stratégie de développement arrêtée en1966 prévoit que ce sont les recettes d'exportation des hydrocarbures qui devraient servir au financement du développement. Mais au cours de la période 1967-1978, les besoins croissants d'importation dus aux

impératifs d'industrialisation et à la demande résultant de l'augmentation de la population et des revenus ont conduit le pouvoir à recourir aux crédits extérieurs pour faire face aux dépenses induites par le modèle de développement choisi et inspiré par des coopérants français.
L'encours de la dette extérieure totale (dette contractée mais non entièrement utilisée) est passé de 6 milliards de dollars en 1974 à plus de 11 milliards en 1976, puis à 20 milliards en 1978 pour dépasser 26 milliards de dollars en 1979. Cependant, l'encours de la dette réellement mobilisé, bien qu'inférieur aux montants précédemment cités, reste assez élevé. En effet, la dette mobilisée a atteint 3,3 milliards de dollars en 1974, soit 29% de la production intérieure brute (PIB), 5,8 milliards en 1976 soit 37% de la PIB et 16,1 milliards de dollars en 1979 soit 56% de la PIB avec un service de la dette de 36% des recettes d'exportation.
Le service de la dette (remboursement du principal et des intérêts) est passé de 607 millions de dollars en 1975 à 3,5 milliards de dollars en 1979. La dette mobilisée a été multipliée par 5 fois entre 1974 et 1979 tandis que le service de la dette a été multiplié par près de 7 fois au cours de la même période. L'endettement extérieur de l'Algérie a été aggravé par le recours excessif à l'extérieur résultant de la politique d'industrialisation. Cet endettement a entraîné le pays dans un processus cumulatif dont l'impact va peser lourd, de tout son poids, sur l'avenir du pays comme nous le verrons plus loin.
L'examen rapide de la dépendance multiforme montre les limites du modèle de développement suivi, caractérisé par ailleurs par la crise de la gestion étatique de l'économie.

 

7.4.4. Crise de la gestion étatique de l'économie : illustration avec la gestion des entreprises publiques
La crise de la gestion étatique de l'économie peut être appréhendée dans l'ensemble des secteurs d'activités. L'examen d'une question aussi large risque d'être long et fastidieux. Par contre, le rappel des faits saillants de la crise de gestion étatique des entreprises industrielles, qui ont mobilisé au cours de la décennie 1970 près des deux tiers de l'ensemble des investissements du pays, permettra de cerner l'ampleur des déboires et des dégâts causés à l'économie algérienne et de tirer des conclusions valables pour tous les secteurs d'activités.
La gestion des entreprises publiques peut être analysée à quatre niveaux :
• la conduite des investissements ;

• le système de financement ;

• les principales caractéristiques de la mauvaise gestion ;

• les résultats.

7.4.4.1. La conduite des investissements
La préoccupation fondamentale du ministère de l'Industrie et de l'Energie et des sociétés industrielles d'Etat était, au cours de la décennie 1970, d'investir, d'investir encore, de toujours investir sans se soucier des aspects essentiels d'organisation scientifique du travail et de gestion rationnelle et efficiente des ressources humaines, financières et matérielles nationales en vue d'améliorer les performances de l'économie, de dégager des résultats financiers positifs et de réunir les meilleures conditions objectives d'un développement autocentré échappant à la dépendance et à la domination extérieure.
Les autorités algériennes ont l'habitude d'avancer avec fierté, au cours de cette période, que les investissements représentent 40% à 50% de la PIB, un des taux les plus élevés dans le monde, et que les investissements consacrés au secteur industriel varient entre 53 et 60% de l'ensemble des investissements.
Mais, ce que l'on ne dit pas, c'est que la gestion bureaucratique des projets, le manque de maîtrise dans la conduite des investissements ainsi que l'insuffisance de la coordination et de la programmation ont entraîné des retards considérables dans la réalisation des projets industriels, des réévaluations permanentes119, des surcoûts et des déperditions financières substantielles.

119 L'organe central de planification procéde à la demande des entreprises publiques et des ministères de tutelle à 150 réévaluations en moyenne par an.

De plus, le recours systématique aux firmes étrangères et aux formules contractuelles telles que le « clé en main », le « produit en main » et le « cost plus fees » pénalise l'économie algérienne et déresponsabilise les cadres des entreprises industrielles publiques.

7.4.4.2. Le système de financement
Considérons le système de financement des sociétés d'Etat qui concerne aussi bien les investissements que l'exploitation.

• Les entreprises publiques finançaient leurs investissements sous forme de crédits effectués par la Banque Algérienne de Développement (BAD) depuis le premier plan quadriennal 1970 - 1973. Cela signifie que toutes les valeurs immobilisées des entreprises industrielles publiques sont financées exclusivement par voie d'emprunt et que l'entreprise devait fonctionner dans un état d'endettement total et permanent. A cette difficulté majeure s'ajoutent la lenteur bureaucratique dans la mise en place des crédits et l'inadéquation du financement aux besoins de l'entreprise. Il arrive ainsi que l'entreprise doit commencer à rembourser les premières échéances de ses dettes avant l'achèvement du projet et l'entrée en production de l'unité concernée. Ce qui oblige l'entreprise à recourir aux découverts bancaires pénalisants qui accentuent le déséquilibre de sa structure financière.

• L'absence de fonds propres, le recours au crédit pour le financement des immobilisations et l'insuffisance de fonds de roulement aggravent les besoins de trésorerie des sociétés d'Etat. A partir d'un certain seuil, la banque primaire bloque leur compte sauf pour le paiement des salaires et des engagements extérieurs.

Le blocage des transactions est aberrant, car non seulement il ne règle aucun problème, mais en crée d'autres qui perturbent davantage le fonctionnement des sociétés d'Etat et aggravent par-là même leur déséquilibre financier.

7.4.4.3. Les principales caractéristiques de la mauvaise gestion
La question de la mauvaise gestion des entreprises industrielles publiques est un phénomène très complexe que l'on peut ramener pour des raisons de commodité à deux séries de facteurs :

• la mauvaise organisation ;

• les surcoûts de l'industrialisation, le gaspillage et la corruption.

a) La mauvaise organisation
Le groupe des industrialistes se soucie peu des performances et de l'efficience des sociétés d'Etat et de leur nécessaire et souhaitable contribution au développement économique du pays, mais cherche par contre à faire du secteur industriel un levier économique important pour peser sur l'échiquier politique à travers des investissements tous azimuts et des importations massives de biens et services.
Les entreprises publiques ne sont pas autonomes. Elles sont plutôt écrasées par toutes sortes de contrôles administratifs du ministère des Finances et du Plan, des banques et en particulier du ministère de l'Industrie et de l'Energie.
Le contrôle des entreprises publiques exercé par le ministère de l'Industrie et de l'Energie est multiforme. Il concerne, pour l'essentiel, la nomination des directeurs généraux, des présidents de conseil d'orientation des sociétés nationales et des cadres employés à des postes sensibles (tels que le directeur financier, le directeur commercial, le directeur du personnel) ainsi que leur mise en fin de fonction. Cela concerne aussi les organigrammes, tout programme d'investissement, tout projet, la localisation des usines, les formes contractuelles de réalisation des projets, le choix des fournisseurs, l'examen des rapports d'activité, des bilans, ainsi que des comptes d'exploitation des sociétés d'Etat, etc.
C'est au début des années 1970 que les sociétés d'Etat ont été réorganisées par branche d'activité industrielle. Cependant, le mode d'organisation choisi par le ministère, accompagné d'une grande

concentration des structures, s'est traduit par des lourdeurs dans le fonctionnement des entreprises, ce qui a contribué à réduire leur efficience, si efficience il y avait.
Les sociétés d'Etat ont eu dès le départ une position de monopole sur le marché intérieur. Elles travaillent dans des conditions de non concurrence et de non transparence et disposent également du monopole en matière de commerce extérieur.

Les directions générales des sociétés d'Etat ainsi que leur siège sont excessivement gonflés du fait de la concentration de cadres et de personnels qualifiés confinés dans des tâches administratives au détriment des unités de production qui en ont grand besoin.
Les pratiques de ces sociétés d'Etat en matière d'emploi et de salaires ne répondent à aucun impératif économique. En effet, l'utilisation de personnel pléthorique est une pratique courante à tel point que le personnel non productif représente dans une société d'Etat 52% de l'effectif total, au cours de la décennie 1970 et au début des années 1980. Les modes « élitistes » de gestion (loin des règles universellement admises de gestion), la logique de la grande entreprise et des grands complexes120, l'utilisation abusive des technologies sophistiquées (voire de prototypes dans certains cas), le recours excessif aux firmes étrangères (contrats clés en main, produits en main, contrats ouverts cost plus fees) et la concentration du pouvoir de décision dans des cercles fort restreints contribuent à consolider des privilèges souvent illicites au profit du clan des industrialistes.


b) Les surcoûts et le gaspillage
Les surcoûts de l'industrialisation sont d'ordre interne et d'ordre externe121. Nous n'aborderons pas ici les facteurs externes de surcoûts, parce qu'ils relèvent de l'environnement international et de l'intervention des firmes étrangères. Ils ne sont pas spécifiques à

120 Au cours de la décennie 1970, toutes les occasions sont bonnes pour la presse algérienne, alimentée par le ministère de l'industrie et de l'énergie, pour rabâcher que l'Algérie dispose du plus grand complexe d'Afrique dans tel domaine, ou du plus grand complexe dans le monde arabe dans tel autre domaine etc., au gré des circonstances.
121 La question des surcoûts de l'industrialisation est développée dans notre ouvrage Stratégies de développement pour l'Algérie, op. cit., pp. 152-157.

l'Algérie et peuvent être repérés dans les pays du Tiers Monde où interviennent les firmes transnationales.
Par contre, les facteurs internes de surcoûts résultent du mode et du rythme d'industrialisation choisis par le pouvoir ainsi que des agissements des bureaucrates « industrialistes ». L'estimation des surcoûts est calculée sur la base de la comparaison des prix des différentes rubriques pratiquées dans des activités industrielles similaires en Algérie et en Europe d'où les équipements et les produits intermédiaires sont importés.
Parmi les surcoûts de l'industrie, on peut notamment citer :

• le surcoût du bâtiment et du génie civil est estimé à 20% de l'investissement global d'un projet déterminé ;

• la surfacturation des équipements qui atteint jusqu'à 40% (cas du complexe moteurs-tracteurs de Constantine) ;

• le surcoût induit par le taux élevé de l'intégration interne des installations industrielles. En effet, la création de certaines activités de sous-traitance à l'intérieur même des complexes industriels se traduit par la sous-utilisation d'un certain nombre d'ateliers induit par le suréquipement. Ce surcoût est estimé à 15% de l'investissement total (cas des industries mécaniques) ;

• les surcoûts dus aux retards de réalisation des investissements industriels sont de deux ordres. D'une part, les retards de réalisation des projets industriels se traduisent par des réévaluations du coût initial prévu contractuellement. Les rallonges ainsi payées varient d'un projet à un autre. Ce genre de surcoût peut atteindre 100% du coût initialement prévu comme cela a été le cas du complexe de matières plastiques de Skikda.

D'autre part, les surcoûts dus aux retards dans la mise en service des unités industrielles, qu'ils soient dus à l'allongement des délais de réalisation ou aux erreurs de conception du projet, ou encore à la non synchronisation des différentes parties du complexe considéré, entraînent des pertes et des manques à gagner qui sont estimés à 30% de l'investissement pour un retard d'un an de mise en service. Comme les retards dans la réalisation des projets industriels varient entre 3 et 7 ans

(voire 20 ans comme cela a été le cas pour le complexe d'engrais azotés d'Arzew réalisé par les deux entreprises françaises Technip et Creusot-Loire), les surcoûts et les pertes dus à ces retards sont considérables ;

• les surcoûts d'approvisionnement des unités industrielles varient en fonction du poids relatif de leurs importations. Les importations des produits intermédiaires effectuées par les sociétés d'Etat dans le secteur des industries mécaniques, métalliques et électriques auprès du fournisseur de licence variaient entre 44% et 73,5% de leurs achats et représentaient un surcoût de 53%. Autrement dit, on se trouve en présence de surfacturations renouvelables où l'Algérie payait des prix 53% plus chers que ceux pratiqués sur le marché européen chaque fois que ces produits intermédiaires nécessaires au fonctionnement des installations industrielles étaient importés.
Tous ces éléments de surcoût, qui représentent une perte sèche pour l'économie nationale et pèsent sur le prix de revient des produits industriels algériens. Ils constituent un handicap sérieux pour la compétitivité de l'entreprise publique ainsi que pour la santé économique et financière de l'Algérie.

Ces surcoûts couvrent la corruption et certaines formes de gas-pillage. Les surcoûts générés par les dépenses d'investissement industriel ont été estimés par nos soins à 18 milliards de dollars122 et les surcoûts liés à l'approvisionnement de l'appareil de production industriel à 1,5 milliard de dollars pour la période 1967-1978. Ces 19,5 milliards de dollars de surcoût de l'industrialisation, soit à raison de 1,65 milliard de dollars en moyenne par an, constituent la richesse transférée aux firmes étrangères sans contre partie réelle. Il est difficile de désagréger la corruption des surcoûts tellement ils sont imbriqués l'un dans l'autre.
Les surcoûts décrits plus haut constituent des dépenses indues qui permettent aux firmes étrangères de réaliser des surprofits pour se prémunir de tout risque et de verser des dessous de table à leurs partenaires algériens.

122 Ibid., p. 155.

c) La corruption
La corruption était une question taboue jusqu'à 1990. En effet, la corruption a été évoquée publiquement par moi-même et estimée à 26 milliards de dollars pour les 20 dernières années123, tous secteurs confondus. On avait alors assisté à une levée de boucliers. Les différents médias publics et « privés » ont été mobilisés par le gouvernement en s'attaquant non pas à la corruption et aux corrompus, mais à celui qui en parle et la dénonce. Même le Président de la République et le Chef de gouvernement ainsi que le secrétaire général du FLN de l'époque sont tous montés au créneau pour nier l'existence de la corruption en concentrant leur attaque contre celui qui la dénonce.
Dans ce contexte, j'ai précisé publiquement que ma « déclaration va dans le sens des vœux de la base militante qui n'a cessé de dénoncer ce fléau de la corruption » et qu'il avait initié, lorsqu'il était Premier Ministre, des procédures et des mécanismes destinés à prévenir et à contrôler la passation des gros marchés avec l'extérieur. J'ai indiqué que « s'il est vrai que certaines dispositions n'étaient pas d'une efficacité absolue, ils (les procédures et les mécanismes mis en place) n'en étaient pas moins dissuasifs et rapportaient quelquefois des gains très appréciables pour le pays. On peut en effet retrouver des cas dans ces contrôles qui ont permis de réduire sensiblement les prix des prestations et fournitures étrangères »


123 Lors d'une conférence publique à l'Institut des sciences économiques du Caroubier de l'Université d'Alger, donnée le 20 mars 1990, et en réponse à une question sur la relance économique et sur la corruption, j'ai énoncé les conditions de cette relance en précisant qu'elles étaient nécessaires mais non suffisantes tant que la crise de confiance qui secoue la société n'est pas dépassée. J'ai ajouté que parmi les facteurs politiques indispensables à la restauration de la confiance et de la foi dans la justice qui anime le peuple algérien, j'avais indiqué qu'il fallait mener une lutte implacable à tous les niveaux, à toutes les formes de corruption, qui ont généré le sentiment d'injustice et n'en finissent pas de miner, tel un cancer, l'ensemble de la société dans ses valeurs et ses forces vitales à savoir :

• la corruption résultant de commissions indûes perçues à l'étranger ;
• la constitution de milliardaires et d'une manière générale de fortunes dans des délais très courts et par toutes sortes de combines et de procédés illicites aggravant par là même les inégalités et les tensions sociales ;
• le trafic d'influence et la corruption générée par les pratiques bureaucratiques à divers niveaux et dans tous les secteurs d'activités.

124. Ces « gains » ou les économies réalisées grâce aux nouveaux mécanismes de contrôle ont été estimés par mes soins à près de 5 milliards de dollars pour la période 1984-1988.


Mais ces précisions n'ont pas atténué la véhémence des attaques concentrées pendant deux ans sur ma personne par la presse et les différents Premiers Ministres qui se sont succédés entre 1990 et 1992, à savoir : Mouloud Hamrouche, Ahmed Ghozali et Belaïd Abdeslam.
Il aurait fallu attendre le mois de mai 1999 pour voir le quotidien El Watan estimer à 30 à 35 milliards de dollars « l'argent d'origine douteuse » détenu par les Algériens dans des banques étrangères125. Mais c'est au cours de sa campagne pour le référendum sur la concorde civile en septembre 1999 que le Président Abdelaziz Bouteflika soulève publiquement la question lancinante de la corruption et insiste sur la nécessité de moraliser l'administration et l'économie algériennes. Au mois d'octobre 1999, dans son discours lors de l'ouverture de la Foire internationale d'Alger, il va plus loin, en soulignant que la corruption a fait plus de mal au pays que le terrorisme. Force est de constater, cependant, qu'aucune mesure concrète n'a été prise pour lutter contre ce fléau social ravageur. D'autant plus que l'extension de la corruption au cours des dix ou quinze dernières années a causé beaucoup de dégâts à la société. A côté de la « grande corruption » provoquée par les gros contrats d'importation et limitée à certains cercles fermés, il existe la « petite corruption » plus diffuse mais plus visible, parce qu'elle est appliquée aux citoyens. La corruption est devenue, en Algérie, un phé
124 Cf. Déclaration de Abdelhamid Brahimi publiée par le quotidien El Moudjahid du 3 mai 1990.

125 Dans sa livraison du 25 mai 1999, El Watan écrit : « Depuis l'affaire des 26 milliards de dollars, pavé (sic) lancé dans la mare par l'ancien Premier Ministre Abdelhamid Brahimi qui avait estimé à ce montant - en 1990 – l'argent des commissions et des contrats mal négociés, la question des avoirs détenus par les Algériens et qui sommeillent à l'étranger revient frileusement sur le tapis, d'une manière récurrente.
S'agissant d'argent d'origine douteuse pour une bonne partie, les montants exacts ne seront jamais connus. Entre spéculations et approximations, y compris l'évaluation de la Banque mondiale, la fourchette la plus couramment retenue les situe entre 30 et 35 milliards de dollars. »

nomène social et routinier lié au fonctionnement de l'administration, des établissements et organes publics126.
Il est grand temps de se pencher sérieusement sur cette question pour trouver les voies et moyens appropriés pour éradiquer ce cancer dont souffre injustement le peuple algérien. Il est également temps de substituer la transparence et la gestion rationnelle des ressources humaines et financières du pays, à l'opacité du système, à la rapacité d'une minorité et à la mauvaise gestion qui a ruiné le pays et dont les premiers résultats, apparus en 1980, montrent l'ampleur des dégâts causés non seulement au secteur industriel mais à l'économie algérienne toute entière.

7.4.4.4. Les résultats
La gestion étatique des entreprises publiques a été caractérisée par la centralisation excessive et l'allocation de ressources financières internes et externes très importantes, par des formes d'organisation inadaptées, des procédures administratives lourdes, des contrôles tatillons et des contraintes de toutes sortes. Elle a abouti à des résultats peu brillants.
En effet, l'interpénétration du rôle de l'Etat et de l'entreprise publique a amené celle-ci à développer des actions qui n'ont rien à voir avec sa vocation principale, l'éloignant ainsi de l'allocation optimale des ressources humaines et financières, de la maximisation de la production et de la génération de surplus économique, pour alimenter la croissance et contribuer au financement du développement économique.

L'acte d'investir primait sur l'impératif d'efficacité économique. La disproportion des programmes d'investissements, les conditions de leur réalisation et de leur financement ont été, entre autres, à
l'origine de déséquilibres profonds de la structure de la plupart des entreprises publiques.
Ainsi, très nombreuses étaient les sociétés d'Etat déficitaires et menacées de paralysie et d'asphyxie en 1979. L'ampleur de leurs déficits et de leurs découverts bancaires a atteint des niveaux impressionnants.

126 La « petite corruption » est malheureusement très répandue dans les communes qui sont censées être au service des citoyens. Selon le ministère de l'intérieur, 83 « élus » communaux ont été poursuivis par la justice, au cours des deux dernières années, « dans le cadre d'affaires liées à la malversation, au détournement de deniers publics et à la corruption », écrit El Watan du 20 novembre 1999, qui poursuit plus loin : « Pour beaucoup de gens, le bilan est peu reluisant et devrait pousser les pouvoirs publics à prendre les mesures adéquates » pour renverser la tendance.

C'est la cascade de surcoûts liés à l'investissement et à l'exploitation qui a contribué à augmenter les charges financières des entreprises publiques. Pour y faire face, faute de ressources propres, l'entreprise publique fait appel aux ressources bancaires à court terme. Ce déficit de trésorerie a été accentué par l'absence de rigueur dans la gestion des stocks et par une mauvaise gestion de portefeuille de créances interentreprises.

A titre d'exemple, citons le cas des cinq entreprises publiques suivantes : SNS, SNIC, SONIC, SNMC et SONELGAZ. Les résultats se présentent comme l'indique le tableau ci-dessous.
Les stocks rapportés au chiffres d'affaires des cinq entreprises citées sont très élevés et ont atteint 60% en 1978. La crainte de rupture des approvisionnements incite les entreprises à importer massivement pour de longs mois des matières premières et des demi-produits. Ceci se traduit par l'immobilisation non justifiée des stocks et donc des surcoûts. Le niveau des créances est très élevé et varie entre 106% en 1979 et 266% en 1977. Ceci montre le peu de dynamisme des entreprises publiques pour assurer le recouvrement de leurs créances. Les dettes des cinq sociétés d'Etat mentionnées ont atteint un niveau considérable puisqu'elles représentent plus sept fois leurs chiffres d'affaires en 1977 et 1978.

 

Tableau 9. Evolution de quelques paramètres financiers (en millions de dinars)
       
1977
1978
1979
Stocks
3 200
4 681
5 282
Créances
17 100
20 243
10 110
Dettes
48 929
60 952
58 949
Chiffres d'affaires
6 421
7 875
9 471
Ratios (en %) :
Stocks/Chiffres d'affaires
49,83
59,83
55,77
Créances/Chiffres d'affaires
266,31
257,04
106,76
Dettes/Chiffres d'affaires
762,02
773,99
579,61
Source : A. Brahimi, Stratégies de développement pour l'Algérie, op. cit., p. 164.



La dette globale (intérieure et extérieure, c'est-à-dire en dinars algériens et en devises) en cours de l'ensemble des entreprises publiques était, au 31 décembre 1978, de près de 179 milliards de dinars soit autour de 40 milliards de dollars représentant plus de deux fois la valeur de la production brute (PIB) qui était de 86,8 milliards de dinars en 1978.

Au total, les résultats négatifs de la gestion étatique des entreprises publiques sont repérables à leurs graves déséquilibres financiers, à leur endettement excessif, à la sous utilisation de leurs capacités installées, au faible niveau de la productivité du travail (77% inférieure à ce qu'elle est en France) et au niveau très élevé de l'investissement industriel par emploi créé, le rendant le plus cher du monde, 5 fois plus que les normes internationales.
Ainsi, initialement chargé d'entraîner les autres secteurs d'activités vers le progrès et le développement, le secteur industriel n'a même pas été capable d'être bénéficiaire et solvable mais devenu plutôt un lourd fardeau financier pour l'Etat.

La faillite du secteur industriel public, la négligence et la marginalisation du secteur agricole ainsi que les difficultés de toutes sortes créées par la technostructure, dominée par hizb França pour décourager et gêner le fonctionnement et l'épanouissement du secteur privé national ont contribué à fragiliser l'économie algérienne et à la rendre tributaire des importations.
La vulnérabilité persistante de l'économie algérienne et la détérioration de la situation économique et sociale au cours des trois dernières décennies constituent, entre autres, des facteurs importants qui ont contribué à aggraver la tragédie algérienne.


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