LES GENERAUX ET LE GIA 12eme Partie

                        

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Conclusion

Je ne faisais plus partie des services lorsque sont survenus les grands massacres de 1997, jamais revendiqués. Rappelons seulement les plus connus: celui de Bougara le 21 avril 1997, où durant toute la nuit les "terroristes" se sont acharnés à l'arme blanche sur des victimes, en majorité des femmes et des enfants ; celui de Raïs (Près de Sidi-Moussa) perpétré le 28 août 1997 ; celui de Béni-Messous le 5 septembre 1997, lorsque soixante-dix personnes furent massacrés à proximité de plusieurs cantonnements militaires ; celui de Bentalha (Qui sera relaté, de façon circonstanciée, par un témoin oculaire, Nesroulah Yous) où plus de quatre cents personnes furent égorgées et massacrées sous le regard indifférent des unités militaires stationnées à proximité (elles avaient peur de tomber dans un piège à cause de l'obscurité, expliquera plus tard le général Khaled Nezzar) et attendaient des ordres qui ne venaient pas.

 

Les massacres, ou le mépris total de la vie humaine

Les raisons de ces massacres effroyables ne sont pas simples à élucider. Ce qui est en tout cas certain, c'est qu'on ne peut les attribuer à des groupes islamistes autonomes, et cela pour une simple raison: comme je l'ai expliqué, à partir de la fin de 1995, tous ces groupes avaient été éliminés, soit par l'action des forces spéciales, soit, surtout, par celle des GIA contrôlés par le DRS. À partir de 1996, les seuls groupes armés qui continuaient à agir "au nom de l'islam" étaient ceux contrôlés (Directement ou par "émirs du DRS" interposés, comme Djamel Zitouni, puis Antar Zouabri) par les services. Seuls les aveugles et les complices du pouvoir peuvent considérer comme relevant du modèle traditionnel des luttes de guérilla des groupes terroristes qui n'ont aucun commandement unifié, qui ne se donnent même pas la peine de produire des revendications vérifiables de leurs actions, voire qui renoncent à les revendiquer.

Ce sont donc de tels groupes qui ont commis ces massacres, pour la plupart localisés dans l'Algérois, où la concentration de forces de sécurité était considérable. Si celles-ci ne sont jamais intervenues, c'est qu'elles en avaient reçu l'ordre, au plus haut niveau. Pour tous ceux qui connaissent de l'intérieur l'armée algérienne, il n'y a pas d'autres explications possibles.

C'est donc bien une décision, prise au niveau des "généraux décideurs", qui est à l'origine de cette horreur. Ce constat est tellement monstrueux qu'il est considéré par beaucoup, à juste titre, comme impossible, inimaginable, quelle que soit l'évidence des faits. Mais ce qu'il faut comprendre, c'est la mentalité très particulière de ces généraux, que j'ai côtoyés de près: pour eux, la vie des gens du peuple n'a rigoureusement aucune valeur, a fortiori quand ils ont manifesté des sympathies pour l'islamisme.

En témoigne par exemple ce que j'ai raconté de ma visite au CPMI en 1994: dès cette époque, les hommes du DRS avaient pris l'habitude de torturer et tuer leurs concitoyens comme s'il s'agissait de simples insectes. Entraînés dans ce déchaînement de barbarie, il devenait parfaitement logique que les généraux imaginent d'utiliser l'arme des massacres pour régler leurs problèmes "politiques" de l'époque…

Dans leur esprit malade, ces massacres, d'abord destinés à "punir" des zones à forte concentration "islamique", servaient également de "message" à la population à la veille des élections locales d'octobre 1997 qui virent la victoire du RND, un parti créé trois mois plus tôt et qui devait assurer l'alternance avec le FLN ; deux partis du pouvoir qui étaient les deux faces d'une même pièce. Pour les " faucons ", la peur et la crainte des sanguinaires du GIA obligeraient les populations des zones périurbaines et rurales (Victimes de viols, de rackets et d'assassinats) à se rabattre sur le vote "sécuritaire". Le leurre était de faire croire à l'opinion que la "démocratie" était toujours de mise.

Mais les massacres de 1997 avaient aussi, et peut-être surtout, un autre but: il s'agissait de "messages" envoyés par les généraux "éradicateurs" au clan du président Liamine Zéroual, avec lequel ils étaient alors en conflit ouvert sur les questions du retour à la paix et du bradage de l'économie. Cette dernière question d'ailleurs à l'origine de l'assassinat du syndicaliste Abdelhak Benhamouda, qui "retira sa confiance" aux généraux (Il déclarera même au moment de rendre l'âme: "Ils nous ont trahi" ; qui pouvait le "trahir", sinon ses anciens amis ?).

Transformer l'élimination de vies humaines en "message" ne pose aucun problème à ceux qui ne considèrent pas leurs concitoyens comme des hommes. C'est pourquoi, tant que durera la crise avec Zéroual, les carnages se poursuivront, comme ceux de Tiaret et Tissemsilt (Quatre-vingt-quatre morts le 23 décembre 1997), de Rélizane (Plus de quatre cents morts le premier jour du ramadan le 30 décembre 1997) ou de Sidi-Hamed près de Meftah (cent trois morts le 11 janvier 1998, selon le bilan de la presse).

 

Il est temps de dire halte

Évidemment, tout raconter sur les GIA des laboratoires du DRS n'est pas chose facile, tant du fait de l'opacité qui entoure les missions confiées aux uns et aux autres que par la diversité des services. Il est en tout cas certain que, depuis 1994, c'est-à-dire depuis que les milices et autres groupes d'autodéfense ont été créés, depuis que des civils ont été armés, les victimes des GIA du DRS ont vu leur nombre s'accroître de façon ahurissante.*(De nos jours la presse algérienne rapporte de nombreux cas de policiers, de gendarmes ou d éléments des GLD qui se transforment en gangsters pour commettre des hold up, faux barrages ou des crimes crapuleux).

Les nouveaux GIA n'agissent plus désormais uniquement pour les chefs directs du DRS. Ils tuent et ils pillent aussi pour le compte de groupes d'intérêts, pour les barons du sable, de l'import-export, de la privatisation, des circuits de distribution, de la drogue… Mais ils ne se sont jamais attaqués aux généraux, aux membres de leurs familles ni à leurs intérêts (Hôtels privés, commerces, boites de nuits…). Les GIA sont finalement au service de cette "mafia politico-financière" que dénonçait le président Mohamed Boudiaf.

Il est temps de dire halte à la culture de la violence, de la médiocrité et du clientélisme imposée par une poignée de généraux prédateurs et corrompus, qui s'acharnent à entretenir l'amalgame en assimilant les dénonciations portées contre eux par des gens honnêtes à des attaques contre l'armée derrière laquelle ils s'abritent.
Il est temps de dire halte au génocide mené par cette poignée de généraux sanguinaires contre le peuple algérien. N'est-il pas étonnant de constater que des intellectuels (Un cas unique dans les annales de la démocratie) servent de rempart à ces généraux "DAF" ?
Qu'un journaliste, larbin du pouvoir, ait pu un jour tonner devant les caméras de l' ENTV, unique chaîne de télévision en Algérie, qu'il faudrait "passer sur le corps de trente millions d'Algériens pour juger les généraux", lorsqu'il a été question de poursuivre les généraux assassins devant un tribunal pénal international pour crimes contre l'humanité et génocide ?

Connaissant le mépris que voue cette catégorie de généraux aux intellectuels, il est légitime de se demander quelles sont les raisons de cette complicité. Est-ce le fruit du même procédé que celui employé dans les services du général Smaïn Lamari ?
Celui-ci n'autorise que l'ascension des sous-officiers médiocres et "lèche-bottes", alors que les officiers universitaires (Sensés être les dirigeants de demain) intègres et compétents, qui refusent toute compromission, sont brimés et n'ont que le choix entre servir de trophées au GIA ou s'exiler. C'est ce qui s'est malheureusement produit dans de nombreux secteurs de l'industrie et de l'économie, où de nombreux cadres victimes de l'arbitraire dans leur propre pays occupent aujourd'hui des postes importants aux États-Unis, en France, en Allemagne et partout en Europe. Qui a encouragé cette fuite de cerveaux et dans quel but ?

Il est temps de dire halte à l'impunité dont jouit cette poignée de généraux mafieux qui disposent de l'Algérie et de ses richesses comme d'un bien personnel et qu'ils se partagent alors que le peuple vit dans une misère indescriptible. Une Algérie que ces rentiers du pouvoir bradent au nom de la globalisation, pour continuer à profiter de leurs commissions occultes et de leurs circuits de blanchiment de l'argent détourné.
Il est temps de dire halte à ces généraux manipulateurs qui disposent à leur guise des institutions de la République pour les travestir, et qui ont sous leur emprise un Parlement (Une chambre d'enregistrement servant à imposer des lois scélérates, qu'il leur sera de toute façon toujours loisible de violer), une justice, une armée, des médias, le trésor public… Aujourd'hui, il est urgent et impératif que cessent ces pratiques de division du peuple algérien, opposant Kabyles et Arabes, islamistes et laïcs, arabophones et francophones…

Ce ne sont pas les élections douteuses qui se succèdent qui vont changer quelque chose ou améliorer le quotidien des Algériens. Elles ne vont surtout pas convaincre une opinion internationale, qui n'est plus dupe au point de croire que les généraux mafieux engagent le pays sur la voie démocratique. Quelle légitimité procurent ces élections que le peuple rejette ?
N'est-ce pas Sid Ahmed Ghozali, ex-chef du gouvernement et "poulain" de ces mêmes généraux, qui déclarait à propos des élections dans Le Matin du 3 juin 2002: "La mascarade aventureuse n'apporte rien à la solution de nos vrais problèmes. Elle signifie une nouvelle régression par rapport à un processus démocratique authentique. Elle est la continuation de la pratique de l'exclusion par un pouvoir qui n'a cessé d'allumer des feux successifs et de les attiser sans craindre d'entreprendre en même temps de diviser les algériens, d'isoler la Kabylie des autres régions du pays. Il a ainsi engagé la crise dans la spirale infernale de la surenchère et de la dislocation de la nation".

Tout commentaire serait superflu, tant il confirme les manœuvres d'un pouvoir vomi par la quasi totalité des Algériens et qui s'impose par la terreur, la servilité et la corruption.

Le 11 septembre 2001 fut une aubaine pour les généraux éradicateurs, qui ont trouvé grâce à cet événement le prétexte idéal pour une totale absolution, en imputant la "décennie rouge" aux seuls islamistes et en se dédouanant complètement des crimes qu'ils ont commis, ordonnés et encouragés.
L'histoire rendra un jour son verdict.